samedi 10 avril 2010

La famille Zozio



Saint Maximin-La Sainte Baume..., la barre montagneuse de calcaire qui surligne de blanc, là-bas sur l’horizon, le mythe de Marie-Madeleine, la légendaire épouse du Christ ; les touches sombres des pins parasols parmi les verts délicats du printemps, le Sud méditerranéen, l’immense basilique inachevée qui, ventre en l’air, s’ébroue complaisamment sur la ville... que de cartes postales !
Et puis les amis : les présents et l’absent, celui qui nous a si tôt quittés, et tant d’autres visages maintenant familiers dont on confond parfois les noms mais pas la joie ni les sourires...

Aujourd’hui de retour, je retrouve une modeste poignée de pommes de pins pignons, les plus charnues, collectées à l’occasion des pauses sur l’autoroute, et soigneusement rangées au fond d’un bac à jouets.
Le moment est venu, pour exalter ces souvenirs, de fabriquer quelques petits oiseaux, à la manière d’un autre ami, João Pinto, portugais celui-ci.
J’ai en effet eu la surprise, voici quelques mois, de recevoir une invitation venue du Portugal, de la part d’un inconnu, João Pinto Vieira da Costa, à une exposition de ses magnifiques réalisations, chez lui, à Vila Real.
Nous avons fait depuis plus ample connaissance, et nous avons échangé nos livres. Le sien, où il m’a fait l’honneur de me citer en bibliographie, s’intitule « Flora de brincadeiras », ce qui signifie « Flore de jouets ». Il constitue une approche vraiment originale du sujet: présenter les jouets traditionnels de sa région, au nord de son pays, à partir des végétaux qui servent à les fabriquer.
On réalise ces oiseaux avec des pignes rongées par les écureuils. N’en ayant trouvé aucune au cours de ce voyage, ou alors entiérement dévorées, j’utiliserai des pignes entières que je devrai dépouiller de leurs bractées et toiletter moi-même.
Je dis « réaliser » ces oiseaux, et je devrais dire « créer ». Prétention d’artiste « créateur » ? Non, absolument pas !
Je dois me rendre à l’évidence : tous ces oiseaux, posés en file sur mon étagère, me regardent maintenant d’une étrange manière...

Voyons un peu cela.
Arracher les bractées est un travail assez fastidieux, car, constituées de grosses fibres particulièrement résistantes, elles se refusent à l’arrachage. Il faut utiliser pour cela des pinces à bec de cigogne, saisir l’écaille et la torsader ; des fibres blanches restent encore en place, mais c’est un plus, car elles seront idéales pour figurer les plumes. Et, comme le font les écureuils, on laissera en place les écailles de la pointe pour figurer la queue.
Il conviendra ensuite de regarder la pigne sous tous ses profils, à contre-jour, —au passage nous remarquerons que les bractées sont disposées en spirales— et déjà « voir » où sera le bec.
« Où sera le bec » ? Non : où il est déjà !
Nous avions entre les mains un ‘vulgaire’ pigne, décrochée de l’arbre par un écureuil ou simplement tombée de son propre poids sur un lit d’aiguilles, destinée à redevenir poussière comme chacun d’entre nous, et voici que soudain un oeil, le mien, le vôtre, y voit une tête et un bec, comme faisait Michel-Ange qui avait déjà la vision de sa future statue dans la masse du bloc de marbre...
C’est quoi, créer ?
Est-ce apporter une « vie », conçue comme une composante extérieure d’une autre nature que lui et qui le transcende, à un amas de cellules ou d’éléments inertes, comme l’électricité qui donne « vie » à un ordinateur, ou bien est-ce « révéler », « actualiser » des potentialités déjà présentes dans cet amas ?
Et si, dans chacune des millions de pignes qui jonchent le sol des bois de Provence, « dormaient » de petits oiseaux qui n’attendent qu’une main, celle de leur « créateur » ?
On pourrait se dire qu’avec telle ou telle pigne on peut faire n’importe quel oiseau ; eh bien, non ! La forme est déjà présente, grassouillette ou maigrichonne, gibbeuse ou bien plantée, et l’emplacement du bec —il n’y en a qu’un seul qu’il ne faut pas rater— arrogant, agressif ou débonnaire.
La sculpture de l’ensemble se fait au couteau —ou à la ponceuse, mais ne le dites à personne !—. Elle consiste à révéler la forme, surtout celle du bec qui naîtra de celle des bractées qui était juste au bon endroit.
Pour le toilettage on utilisera la pince coupante ou la pince à ongles.
L’oiseau a maintenant révélé son expression corporelle, celle qui était prévue et que l’on ne peut guère modifier. Celle, déjà, qu’avait extraite l’écureuil, innocent démiurge...
Les modèles de l’ami João, au moins les copies que j’en avais faites, me semblaient un peu chauves. J’ai donc opté pour les coiffer d’une aigrette, avec une bractée légère, celle de l’épicéa. Je trouve que ça leur donne un air plus enlevé. Et je compte bien qu’ils m’en soient reconnaissants !

Reste à faire les yeux sur lesquels le « créateur » a tout pouvoir.
N’ayant pas sous la main de petites graines noires des herbes de l’été, j’ai expérimenté plusieurs méthodes : une simple tache d’encre, une grosse goutte de colle noircie lorsqu’elle a séché, et enfin de minuscules rondelles de bois collées et marquées au centre d’une pupille. J’en suis là pour le moment.
Et c’est une grosse responsabilité !
J’ai devant moi, sur mon étagère, ma petite famille Zozio : ils sont tous là à me regarder de manière inquiétante.
Est-ce que les yeux de l’un n’iraient pas mieux à l’autre ?
Est-ce qu’une pupille plus légèrement décentrée, vers le haut, vers le bas ou d’un côté n’exprimerait pas mieux ce que celui-ci veut me dire ?
Ai-je respecté, entre les yeux et l’expression corporelle tout entère, la cohérence du message que celui-là avait pour projet d’apporter dans ce monde, de me dire à moi ou à vous qui le regardez ?

Et maintenant vous me direz : —« Mais, cette « vie » que tu crois lui avoir donnée, elle est tout simplement fantaisiste et imaginaire ! Est-ce qu’il bouge ? Est-ce qu’il chante ? Est-ce qu’il va s’accoupler avec les autres pour te donner des petits ? Est-ce cela, une « vie » ?
A quoi je répondrai : —« Et, au fait, c’est quoi, une « vie » ?
C’est vrai qu’ils « vivent » dans mon imaginaire, et que, d’une certaine manière, ils s’expriment : celui-ci qui promène son oeil sévère sur l’environnement, celui-là qui médite, tassé comme un Bouddha, et tel autre qui s’étonne sans fin d’avoir atterri dans ce monde. Et encore celui qui me reproche de l’avoir mal toiletté, et cet autre mal planté sur ses pattes, et enfin toi que j’ai un peu trop mal « oeillé » ? Vous croyez que je ne vous entends pas ?
Leur vie est-elle en eux ou dans mon imaginaire ?

Et si, en dernière analyse, la « Vie » n’était que le produit d’une imagination ?

mercredi 7 avril 2010