dimanche 10 avril 2011

Mirlitons par milliers



Intuitivement, je calculais que je dois faire une cinquantaine de ces petits instruments au cours d’une journée d’animation, jusqu’à ce que, par commodité et pour gagner du temps sur place, je constitue des poches de cinquante tubes pré-découpés, ce qui me permet, indirectement, de faire le compte. Eh bien, il faut se rendre à l’évidence : c’est une bonne centaine de mirlitons que je fabrique avec petits et grands lors d’une grande sortie jouets !

C’est même devenu le baromètre ou le thermomètre, l’indicateur, l’analyseur comme on dit aujourd’hui, de la réussite d’une fête, indice calculé sur la base « 100 », chiffre standard d’une bonne réussite festive.

Sur ma lancée, je me suis livré à un autre calcul : les journées d’animation « mirliton » se comptent maintenant par dizaines ―je n’en ai pas toujours fait―, et je vais sans doute commettre la même erreur d’appréciation en en comptant leur nombre que pour celui des mirlitons eux-mêmes, mais disons au moins 200 journées réalisées : cela fait, et sans doute au bas mot, 20 000 mirlitons qui couinent aux quatre coins du Sud Ouest de la France et plus loin encore ! Sans compter les innombrables ‘petits’ qu’ils ont dû faire, car c’est bien cette descendance que je vise particulièrement…

J’ai donc voulu en savoir plus sur ce fidèle compagnon que les gens nomment systématiquement « flûte » ou, dans le meilleur des cas « kazoo ».

Le mot « mirliton » n’a pas d’étymologie connue : les dictionnaires même les plus avancés l’ignorent. Pour ce qui est de la définition, en gros, ils parlent de « tube creux », de membrane, de son nasillard et burlesque ; la plupart indiquent qu’il faut chantonner dedans pour en jouer. Bien ; mais essayons tout de même d’aller plus loin.

Le mirliton est un membranophone, c’est à dire qu’il comporte une membrane. Et c’est, plus précisément un allophone –-du grec « allo » qui signifie 'autre' et ce, malgré la curieuse coincidence, dans son fonctionnement, avec le téléphone !— car la membrane vibre « par sympathie » lorsqu’elle reçoit un son qu’elle n’a pas produit elle même. L’ignorance de cette particularité fait commettre bien des erreurs aux petits qui ont tendance à souffler spontanément dans l’instrument, ce qui est bien naturel à leur âge, mais aussi aux parents pleins de maladroite sollicitude qui ne manquent pas de leur dire « Souffle ! » avec les résultats que l’on devine…

Les membranophones sont des instruments connus de tout temps en Afrique, dans l’Ancien Mexique (la flûte « pame nipijiji » et la flûte « tenek pakaab chul »), et dans beaucoup d’autres lieux. Ainsi que les sifflets, les flûtes ou les chabrettes, ils ont dû faire partie du patrimoine musical immémorial des petits et des grands, ruraux et citadins, et porter des noms locaux divers que la littérature écrite n’a pas retenus. Et notre mirliton a sans aucun doute été de ceux-là.

L’histoire du nom ou des noms de l’instrument est plus récente, et on peut en retrouver la trace.
Dans les dictionnaires, le mot « mirliton » est attesté vers 1738 en France d’où il est originaire, et il signifie alors « monnaie » ; nous tâcherons de voir plus loin quelle monnaie et pourquoi. En 1745 il signifie déjà « sorte de flûte » et, en 1829, « refrain populaire ».

Il est parfois indiqué que « mirliton » serait une sorte de refrain ou de final de chanson, dans le style «tra la la tsoin tsoin », ce qui me semble une remarque fort judicieuse. Reste à trouver ou à imaginer le pourquoi de ce mot, et pas un autre : je pense que l’on pourrait se tourner vers le ‘merle’ (« mirlo » en espagnol). En effet, le merle est connu pour ses éclats sonores ― « siffler comme un merle »―, bruyants, joyeux, mais pas forcément très harmonieux, contrairement au rossignol qui « chante ».

Je vois là un faisceau d’indices, un champ sémantique cohérent, auquel la sonorité même du mot contribue : chant vigoureux et peu harmonieux du merle, refrain populaire, avec une connotation quelque peu péjorative confirmée par l’expression « vers de mirliton » (= de mauvaise qualité), et musique festive ou burlesque. On peut ajouter à cela que vers 1850 le mirliton était joué par des enfants, accompagné de la crécelle, ce qui le place clairement dans des manifestations carnavalesques.

La pièce de monnaie qui est connue sous le nom de « Louis mirliton » date de 1725 ou d’autres années proches, car il en a été frappé à des dates diverses et en divers lieux. Elle représente le jeune Louis XV à l’avers et son chiffre au revers.
On peut se demander pourquoi cette monnaie a été surnommée « mirliton ». Certains avancent l’hypothèse de la ressemblance entre les deux « L » entrelacés et les rubans que l’on attachait à l’époque aux « mirlitons », rubans parfois chargés de ces fameux « vers de mirlitons ». Cela prouve au moins une chose : que les mirlitons étaient déjà célèbres à l’époque, et peut-être une deuxième : qu’étant donnée la connotation burlesque et parodique de la musique ‘mirlitonesque’, ce Louis n’était peut-être pas si bien vu par certains…

« Cherchez, vous trouverez », a-t-il été dit, et c’est ma foi, bien vrai : en fouillant sur Internet, inépuisable source de savoirs (oui, aussi ! pour ceux qui n’en sont pas convaincus…), je sui tombé sur le magnifique travail d’un Allemand, Hans Mattauch qui, comme moi, n’a pas été satisfait de ce que racontent les dictionnaires. Pour faire court, disons que notre chercheur a découvert dans de bons vieux grimoires que le mot a été créé en 1723 par des marchands de mode parisiens, pour railler la coiffure de gaze que portaient les femmes libertines à la mode du temps, ainsi que les mœurs plus que délurées de la haute société, et cela par le biais de couplets grivois, tant et si bien que le mot finit par désigner l’organe génital féminin, et même le masculin. Un peu comme « zizi » et « zezette », aujourd’hui. Nous y voilà donc ! Un sacré « merle » siffleur !
Mais, me direz-vous, ce « Louis mirliton » ? Je vous vois venir !

Replaçons-nous dans l’esprit grivois du temps, et regardons de près le monogramme des deux « L », au revers de la pièce :


Je ne sais pas pourquoi, ce triangle formé par les lettres…, avec au centre ce je ne sais quoi de … Mirliton, tontaine, tonton !

Mais, bon, il faut avoir l’esprit du XVIIIème, non ? C’était bien le bon vieux temps !

Laissons passer quelques décennies sur ces joyeuses gauloiseries. Nous sommes en 1852, aux Etats Unis, loin de la France du XVIIIème.

D’où venait le modèle ? De la France des immigrants ? De l’Ancien Mexique ? Toujours est-il que, parallèlement ou en concurrence, deux « inventeurs » mirent au point une nouvelle version du Mirliton, le « kazoo ». L’un se nommait Alabama Vest, il était afro-américain et

officiait en Géorgie, et l’autre Thaddeus von Clegg, ancien horloger allemand qui exerçait ses talents aussi en Géorgie. L’un et/ou l’autre se débrouillèrent si bien dans leurs affaires qu’aujourd’hui encore le public français connaît beaucoup mieux le mot « kazoo » que le mot « mirliton » ! Incorrigible marketing américain…

Trente ans plus tard, en 1883, un fabricant de jouets ou d’instruments de musique, un certain Bigot ―injuste Histoire qui n’a pas retenu son prénom !― mit au point en France ce qui désormais s’appellera le « bigophone ». On connaît la postérité du mot dans l’argot militaire et civil…

Le bigophone est constitué de deux parties: un mirliton ordinaire emmanché sur toutes sortes de pavillons amplificateurs, l’humour, bien entendu, n’étant nullement exclu.

Cette fin du XIXème est la grande période des orchestres de mirlitons, formations parodiques qui s’étaient perdues depuis, mais ont semble-t-il tendance à ressurgir aujourd’hui. Et je ne saurais trop y encourager ceux qui s’y lancent !
Le Prévôt de Versailles et les censeurs ecclésiastiques du XVIIIème siècle s’étaient acharnés sur les chansonniers et les poètes, cherchant à faire taire et oublier les vilaines connotations salaces du mot « mirliton », et les mœurs qui allaient avec.

Et les Anastasies avaient sans doute parfaitement réussi dans leur entreprise d’occultation de ces turpitudes ―l’ignorance des dictionnaires le prouve assez clairement― lorsque, durant l’été de 1918, le bon abbé J.E. Varin, dans toute son innocence pastorale, réinventa le mirliton au plus grand bonheur des enfants de sa colonie de vacances. S’il avait su, le pauvre abbé… Mais, rassurez-vous, la naïve bonhomie de sa binette d’apôtre évaporé nous montre à l’évidence qu’il n’était pas au courant. Que le Ciel en soit remercié !


Je l’aime bien, cet abbé Varin : moi aussi je fais des mirlitons pour les colonies de vacances et autres ludothèques et centres de loisirs ! Et puis, je porte un peu la barbe et aussi les lunettes ; quant au reste, ce sera à vous de voir…

Le mirliton serait-il en train de devenir ma principale raison sociale ? Mon alter-ego ? Faire le tour de France sur les airs d’un modeste mirliton…

« A l’insu de mon plein gré », selon la formule maintenant consacrée, le mirliton s’est en quelque sorte emparé de mon identité même : ne m’a-t-on pas dit, à l’issue d’une animation récente ‘votre mirliton a été aujourd’hui comme le symbole de la fête’ ?

Il est vrai qu’arrivé à un âge si canonique, où il est devenu si scandaleux de vouloir travailler encore, on peut ―raisonnablement ?― avoir envie de faire quelque chose.

Or, il semble bien que mon autre ‘talent’, comme disent les Evangiles, soit celui de ressusciter ―attendez, ne rigolez pas ; pas de confusion, dans cette proximité textuelle, avec d’autres résurrections !― et de fabriquer des jouets pour donner un peu de rire, de joie et de bonheur à mon prochain. Et que le mirliton soit l’un des meilleurs « produits d’appel » pour y parvenir.

Je n’en veux pour preuve que cette mammie de 98 ans, résidente d’une maison de retraite, à qui j’avais fait un mirliton dont elle jouait fort bien, et qui devisait avec moi, au grand étonnement de l’équipe soignante car, déprimée, « elle ne parlait plus à personne depuis trois semaines »...



Même si « C’est une étrange entreprise de faire rire les honnêtes gens », comme disait déjà Molière, chanter dans un mirliton, c’est, finalement, une perspective qui aurait plutôt tendance à m’enchanter!

1 commentaire:

Laureen et Lauriane a dit…

Bonsoir,

Je tiens à vous remercier pour cette explication sur cet objet dont je n'avais pas retenu le nom!
Mon Mirliton (fait par vos soins samedi au festival du jeu de Chambon Feugerolles) trône donc sur mon bureau, non loin du très technologique ordinateur, et me permet de sourire en repensant à la cohorte d'enfants s'amusant à en jouer (ou torturant nos oreilles, tout dépend du point de vue!).

Félicitation donc pour votre animation lors de cette fête, je vous souhaite une bonne continuation et espère que beaucoup d'autres personnes auront le plaisir de voir vos sublimes jouets en bois!

Lauriane