lundi 27 janvier 2014

Le jacquemart russe « Kuzniètzi »

Le jacquemart russe « Kuzniètzi »


Ce jouet célèbre se nomme en russe « медведь и мужик, кузнецы » (prononcez, à peu près : Miédviéd i moujik, kouzniètzi), autrement dit : « L’ours et le paysan, les forgerons ».
Vous riez, parce que vous pensez au non moins célèbre Dmitri Medvedev, et à son compère Vladimir P... Mais non, ça n’a rien à voir : eux, ils n’étaient pas encore nés !


La première chose qui attire l’attention, c’est que le mot « jacquemart » n’apparaît pas dans le nom russe. Ce terme, d’ailleurs, ne semble pas avoir de traduction dans les autres langues que le français, sauf en anglais avec « quarterjack » (Jacques quart, pour quarts d’heure).

Intéressons-nous donc un peu aux vrais jacquemarts, et nous tenterons ensuite de voir s’ils ont un rapport avec le jouet russe des « forgerons ».

          Si l’on consulte les bons vieux dictionnaires français, on trouve bien naturellement les deux sens de :
          1¤ « Automate de bois ou de métal représentant un personnage armé d'un marteau, qui frappe les heures sur le timbre ou la cloche d'une horloge placée à la partie supérieure d'un édifice, d'un beffroi ou d'une église. »
          2¤ « Jouet d'enfant qui se compose de deux figurines frappant alternativement sur une enclume placée entre elles. »

Mais, lorsqu’il s’agit de chercher d’où vient le mot, on a quelques surprises, par exemple celle-ci : « L'origine du nom serait celui de l'inventeur, un ouvrier, Jacques Marc, mécanicien flamand, qui construisit le jaquemart de Courtrai. »
Une vraie fausse étymologie ?
Peut-être, mais, cela donne tout de même une bonne piste, car on peut ainsi découvrir que ce jacquemart a été installé en 1382 sur le clocher de l’église Notre Dame de Dijon, par Philippe le Hardi, qui l’avait dérobé avec l’horloge attenante à la ville de Courtrai, en Belgique aujourd’hui, pour se venger d’une révolte des Flamands. Cela en renvoie la construction peut-être au début des années 1300, et en fait le plus ancien qui nous soit connu, à moins que ce ne soit celui d’Ovieto, Italie, de 1351.
D’autres étymologies nous parlent de « Jacques » et de « marteau », « nom générique pour désigner les guetteurs de beffroi ». Intéressant !

Reste à s’interroger sur l’essentiel : pourquoi « Jacques » ?
Et, qui étaient les « Jacques », au Moyen âge ? Vaste sujet qui va noue emmener bien loin!
On pense, bien sûr, à Saint Jacques de Compostelle, si important au Moyen Age, mais ça ne résout rien car, pourquoi avoir inventé cette histoire de tombeau retrouvé, et avoir donné le nom de Jacques à son prétendu occupant ?
Au Moyen Age, dans les milieux « initiés », Jacques signifiait « savant », et le « Pèlerinage des Etoiles » était le parcours initiatique sur lequel les disciples constructeurs allaient rencontrer leurs maîtres itinérants, occupés à édifier des ponts et des cathédrales, édifices énergétiques et donc « sacrés ». Tout cela en liaison, bien sûr, avec les deux colonnes du Temple de Salomon, Jakin —qui signifie « il affermira » en hébreu et « le savant » en basque—, et Boaz —« en lui est la force—.
On en a bien envie, mais peut-on pour autant faire le lien ? Ça aurait plus d’allure, non ?

          Revenons à nos « forgerons » russes.
          Nous sommes en Russie, à 70 km au nord-est de Moscou, en plein Moyen Age, vers 1450, dans un village nommé Bogorodskoïé.
          L’Histoire nous rapporte qu’un agriculteur ou artisan de ce village, qui a sans doute l’habitude  de fabriquer des jouets pour ses enfants, comme on le faisait à l’époque, vient d’avoir une idée.
          Il va sculpter deux personnages qu’il pense mettre en scène, l’un vis-à-vis de l’autre, par exemple des forgerons, artisans dont les gestes de travail, eux qui maîtrisent le fer et le feu, fascinent toujours autant les enfants.
          On peut se demander si notre homme était un simple artisan agriculteur sédentaire, ou bien s’il avait voyagé vers l’Ouest, en Belgique ou en France, par exemple, lieu de naissance, semble-t-il, des jacquemarts.
          Dans ce cas, il aurait pu en observer, et il aurait constaté que,
souvent, ces artefacts comportent deux personnages qui frappent alternativement sur une cloche.
Oui mais, voilà, le système de la plupart des jacquemarts est difficilement transposable à un simple jouet à tenir en mains. En effet, les sonneurs y sont maintenus par un pivot vertical, qui tourne sur lui-même, mû par un mécanisme invisible, situé en-dessous.
Et c’est là que se situe l’énigme: si notre homme a vu d’authentiques jacquemarts, ou en a simplement entendu parler, il a été obligé de créer un autre mécanisme, plus simple, ou bien alors, il a tout inventé.
Car deuxs choses sont sûres: les premiers jacquemarts sont bien en place depuis le milieu du XIVe Siècle, même si, dit-on, ils n’ont reçu ce nom qu’une centaine d’années plus tard, et notre agriculteur artisan russe a bien crée ce jouet vers 1450. Mais, il ne l’a pas créé avec ce nom, qui n’a d’ailleurs pas de traduction en russe.
video
Extrait de: http://www.youtube.com/watch?v=RF3JheQSB64  

          Alors, deux inventions totalement séparées, et un nom donné à posteriori au jouet, seulement en Europe de l’Ouest, et par analogie à un mécanisme qui y était déjà connu? Autre énigme!

Que dire de l’ours qui accompagne le plus souvent le forgeron?
Depuis les âges les plus reculés, la relation homme-ours a toujours été du type « je t’aime, moi non plus » !
En effet l’ours, par sa puissance physique, sexuelle, vitale, et surtout par sa position bipède, fascine et rend jaloux les hommes. Depuis toujours, des légendes courent à son sujet, y compris les plus scabreuses, comme « Jean de l’Ours », fils d’une femme... et d’un ours.
Il a donné lieu à de nombreux cultes et fêtes païennes, tant et si bien que l’Eglise catholique a fini par le diaboliser !

          L’originalité de ce jouet c’est que le méchant ours est ici le compagnon de travail d’un homme. L’animal y apparaît comme dominé, domestiqué, docile et consentant, presque bonhomme. Un peu comme s’il était l’ancêtre du « nounours », ce qu'il n'est pas.

          Mais l’histoire ne s’arrête pas là: ce jouet plaît vraiment beaucoup à tout le monde dans le village, et les autres enfants en voudraient bien un aussi!
          C’est ainsi que notre artisan s’est mis à fabriquer des quantités de ces jouets, et d’autres encore,
puis à les vendre et peut-être à en tirer quelques subsides.
          Et voilà comment naît une tradition!

          Aujourd’hui, on les fabrique en série à Bogorodskoïé, car ils sont exportés dans le Monde entier, et ils sont devenus en quelque sorte, avec les « matriochkas », l’emblème ludique de la Russie.





1 commentaire:

Alexis Burnayev a dit…

Visiblement la jouette russe est avec une ache